Entretien avec Antonio Caschetto, responsable du Centre Laudato Si’ à Assise

Propos recueillis par Christine Kristof, co-fondatrice de CUT

Dans le cadre des célébrations pour le 800ème anniversaire de la mort de saint François d’Assise, un temps fort autour de ses reliques a été organisé du 22 février au 22 mars 2026. C’était aussi le temps d’un pèlerinage de 4 jours proposé par le Centre Terra Laudato Si’ Assisi. Ce centre a été créé il y a un peu plus de deux ans par des membres du Mouvement Laudato Si’, en particulier par Antonio Caschetto, habitant de longue date d’Assise et alors référent Laudato Si’ pour l’Italie, et Thomas Insua, fondateur du mouvement Laudato Si’ (dont nous avions publié le témoignage dans la lettre d’Avril). Ce centre propose des pèlerinages consacrés à l’écologie intégrale chaque année et diverses formations. C’est à cette occasion que nous avons eu la chance de pouvoir rencontrer les protagonistes de ce fabuleux projet et nous entretenir avec eux.

Nous vous livrons ici l’entretien avec Antonio Caschetto, un infatigable créatif qui, en plus d’animer le centre, compose des chants, réalise des films, anime des émissions, guide de pèlerinages… autour de l’écologie intégrale.

Comment est née cette incroyable idée d’un Centre Laudato Si à Assisi ?

Le vrai jour de la naissance de Centre Laudato Si’ à Assise était le 22 avril 2024, jour de la Terre. A cette occasion, nous avons organisé un grand événement à la Citadelle Laudato Si’ (lieu physique du Centre Laudato Si’) rassemblant diverses personnalités : le maire d’Assisi (qui était une femme à l’époque), les frères du Sacro Covento, les frères mineurs, l’évêque d’Assise, des représentants d’associations, des écoles, des laïcs… Près de 600 personnes réunies pour une grande fête qui s’est achevée par la signature d’un document officiel où chacun a pris l’engagement de valoriser l’écologie intégrale à Assise.

Depuis 2014, nous avions déjà beaucoup travaillé ensemble, mais il n’y avait alors pas de programme spécifique autour de l’écologie intégrale. Dans la continuité de ce rassemblement, nous avons réalisé une mise en commun méthodique de nos compétences respectives. Nous avons organisé des groupes de travail, des événements, des rencontres, des conférences. Ce projet de Centre Laudato Si’ à Assise concrétisait notre volonté de de travailler ensemble avec le Diocèse, les frères franciscains, les collectifs et les habitants…

Quels sont les signes visibles aujourd’hui de cette collaboration ?

Paradoxalement, peu de frères franciscains sont sensibles à la question de l’écologie ; pour certains ordres, ce n’est d’ailleurs pas vraiment une priorité. Pour d’autres, cela émerge sensiblement. Mais la moindre mobilisation nous réjouit car d’un point de vue spirituel, qui est pour nous la partie la plus importante de la conversion écologique, la transformation doit partir du cœur. L’intérêt pour la dimension spirituelle de l’écologie intégrale se confirme peu à peu ; des personnes nous appellent pour nous questionner, demandent des formations ou nous rejoignent. C’est encourageant.  

Le plus encourageant, c’est la collaboration progressive avec les frères franciscains. Nous bénéficions aujourd’hui de petits « grands privilèges », comme par exemple la possibilité que nous offrent les frères du Sacro Covento d’utiliser le jardin au-dessus de la basilique, (photo de la basilique) ; jardin habituellement fermé au public.  Un autre privilège inespéré est de la possibilité d’accueillir nos groupes de pèlerinage dans le jardin du Couvent de Saint Damien, normalement en clôture, celui-là même qui a vu la naissance du Cantique des Créatures ! Nous pouvons y vivre des moments spirituels intense et nous recueillir en communion d’esprit et de cœur avec saint François qui y vécu ses derniers jours. Les frères de saint Damien mettent également à notre disposition une salle du couvent pour y tenir un « Point Info » sur notre Centre Laudato Si’. Merci à eux !

Photo de l’église de la Madeleine

Un autre lieu d’exception, très peu connu, auquel il nous est possible d’accéder, est l’église de la Madeleine qui se trouve en contrebas d’Assise, entre Santa Maria degli Angeli et l’Eglise de Rivotorto. Cette petite église reste isolée dans une zone défavorisée d’Assise, alors qu’elle est pourtant un haut lieu symbolique de la conversion de saint François suite à sa rencontre avec les lépreux.  Nous venons y prier avec nos groupes dans un esprit de repentance et de lien avec le « cri des pauvres ».

Ces opportunités nous permettent de faire découvrir Assise sous un autre angle, loin des sentiers battus, et d’entrer dans une relation de profondeur avec saint François et sainte Claire, en découvrant leur vie à travers les lieux où ils ont vécu.

Comment votre action se conjugue-t-elle avec celle du monde religieux ?

Les choses ne sont possibles qu’au sein d’une relation de confiance ; le point de départ de tout projet est la relation. Nous habitons ici, les gens nous voient tous les jours, nous ne sommes pas seulement « télévisibles » et cela permet la naissance de projets communs.

Ainsi, par exemple, la prière annuelle de Carême « Quaresima Laudato Si’ » ou de l’Avent que nous proposons chaque matin à 8h 30, en direct ou sur notre chaine Youtube du Centre Laudato Si’ est organisée dans un lieu spirituel d’Assise et donne la parole à un religieux ou une religieuse du lieu pour un éclairage écospirituel. C’est un travail de longue haleine, de tissage de relations, d’amitiés institutionnelles qui deviennent ensuite des amitiés personnelles. Nous vivons ces temps comme des frères et des sœurs.

Sous l’impulsion de l’Eglise italienne, qui a demandé à toutes les paroisses et à tous les diocèses de créer des « communautés énergétiques »[1] (CEC), la municipalité, les différentes associations du territoire et les ordres religieux se sont unis pour en créer une à Assise, appelée « Cantico » (en référence au Cantique des Créatures). Les religieux n’ont pas la formation pour comprendre les questions énergétiques ; c’est la Citadella Laudato Si’ qui coordonne toutes ces initiatives et aide les religieux à développer leur compréhension de la question énergétique. 

Il y a quelques années, un grand projet autour de l’énergie, appelé Fra Sole (frère Soleil), a été développé par un frère ingénieur, Mauro Gambetti (aujourd’hui cardinal de la basilique Saint-Pierre à Rome). C’était un projet pilote de rationalisation énergétique du Sacro Covento, avec l’utilisation de photovoltaïque, de récupération de l’eau, de tri des déchets, de rationalisation de la température de l’eau dans toutes les chambres, du passage aux LED des lumières de la basilique etc. Aujourd’hui c’est le frère Marco Moroni qui a hérité de cette charge, mais il n’est pas ingénieur et les finances autour de ce projet ne suivent pas toujours. Alors nous tentons d’aider sur ces questions-là également.

[1] En 2019, l’Union européenne a reconnu le rôle des acteurs locaux dans la transition énergétique dans le cadre du paquet législatif « Une Énergie Propre pour tous les Européens ». Les directives « Énergies renouvelables » et « Marché de l’électricité » ont ainsi respectivement introduit en droit européen deux nouvelles notions : les communautés d’énergie renouvelable (CER) et les communautés énergétiques citoyennes (CEC). Pour la première fois, les citoyens, les collectivités et les acteurs locaux ont été reconnus non plus comme simples consommateurs mais bien comme des acteurs de la transition énergétique.

Comment les communautés religieuses, et en particulier le monde franciscain, réagissent-elles à l’écologie intégrale ?

Frère Mauro participe au Carême Laudato Si’ proposé par Antonio

Aujourd’hui, on ressent une forme de curiosité et d’intérêt de la part des communautés religieuses. Ici, nous cherchons à donner une compréhension réelle de ce qu’est la spiritualité écologique. La spiritualité que nous proposons part de la tradition de l’Église chrétienne et catholique, de l’Evangile et de la parole. Commencer à cet endroit-là est primordial pour leur permettre d’ouvrir ensuite le regard sur la Création. Proposer aux religieux des différentes églises d’Assise de commenter un passage de l’Evangile dans nos émissions de Carême ou de l’Avent leur permet de réfléchir à l’écologie. Cela déconstruit les préjugés.

Je suis heureux aujourd’hui de l’influence positive que nous avons sur les frères, même s’il reste une différence importante entre les conventuels et les frères mineurs. Frère Mauro, par exemple, un frère mineur qui dirige la petite communauté de saint Damien, avait de nombreuses questions sur l’écologie intégrale ; nous avons tenté d’apporter des réponses. Cette relation a été facilitée par le fait que nous avions travaillé ensemble il y a longtemps au sein d’une association caritative. Nous avons traversé ensemble des situations compliquées avec les migrants. Ces liens d’amitié sont encore vivants aujourd’hui ; comme les graines d’un arbre qui germent. Maintenant, l’écologie intégrale est bien intégrée au sein de la communauté qui a suivi plusieurs des formations.

Il en est de même avec l’évêque qui avait choisi de loger chez lui trois personnes migrantes. Œuvrer pour des personnes qui ont vécu de grands traumatismes demande de la cohésion et de la solidarité au sein des équipes. Cela nous a aussi permis de développer une belle amitié ; ces souvenirs difficiles nous soudent. Tout ce terreau nous donne la possibilité de semer les graines de l’écologie intégrale.

C’est un peu plus compliqué avec les frères des communautés conventuelles, car ils sont comme les ports en mer. Ils sont très nombreux, arrivent des toutes les parties du monde, parlent différentes langues, portent différentes cultures et se renouvellent sans cesse. Dans ce contexte, il est plus difficile de donner une orientation et une continuité à ces questions.

Nous avons des relations plus simples avec les sœurs. Elles sont plus engagées et plus réactives. D’une façon générale, les femmes répondent plus aux sollicitations autour de l’écologie. Numériquement, c’est très visible. Quand j’envoie des messages pour mes posts du blog de Laudato Si, ce sont généralement des femmes qui laissent des commentaires. 😉

Comment arrivez-vous à travailler ensemble avec les différentes parties ?

Cela rejoint notre travail global. L’écologie intégrale, c’est intégral ! Donc pour nous, il est important de tenir les choses ensemble : la partie spirituelle, la partie culturelle, la partie énergétique, la partie politique.

Le secret, c’est de faire les choses ensemble. Si on est ensemble, avec l’amitié, le travail, la patience, tout est plus simple. On peut très bien ne pas se comprendre ou rencontrer des problèmes, mais on découvre progressivement que l’on recherche toujours le bien supérieur. C’est cela l’unité de l’Église, l’unité de la famille humaine, l’unité des religions. Assise est la ville qui incarne cet esprit-là : la ville de la paix et du dialogue entre les cultures.

Nous marchons par exemple actuellement sur une place qui a été réalisée avec des pierres des cinq continents. Elles ont été amenées ici pour nous rappeler que nous sommes sur une place universelle qui appartient à tout le monde.

Vous travaillez à la question écologique depuis une dizaine d’années. Comment cela a-t-il évolué à Assise ?

Assise est une toute petite ville (avec environ 2000 habitants eu centre et environ 28 000 pour la commune entière). Notre paroisse est composée de deux centaines de personnes, dont beaucoup de personnes âgées. Dans le même temps, la ville est visitée par des millions de personnes chaque année. Nous avons donc une grande responsabilité ; celle de cultiver la relation institutionnelle avec les frères, avec les sœurs, avec l’évêque, avec les prêtres, avec toutes les associations et les habitants. Que tout le monde se connaisse est aidant et dans le même temps, critique, car si on se trompe une fois, on perd le bénéfice de toutes les années passées.

Dans notre paroisse, nous travaillons à la mission liturgique que les frères nous ont déléguée. C’est un honneur pour nous et un moyen de faire du lien. Les religieux viennent chercher les laïcs ; c’est aussi bon signe.  Pour les besoins de l’exposition du corps de saint François par exemple, ils ont fait appel à nous pour trouver des volontaires. C’est un grand honneur. La semaine dernière l’Evêque nous a demandé de l’aider pour les visites guidées de sa demeure. C’est aussi une belle forme de reconnaissance. Les choses changent progressivement depuis 10 ans, parce qu’il a une confiance qui vient de loin.

Comment cet engagement s’est-il manifesté dans votre vie personnelle ?

En tant qu’architecte, je réalisais des maisons et des hôtels pour des dictateurs africains, mais pas pour les pauvres. Je n’aimais pas cela.  En rentrant à la maison, je regardais mes enfants et me demandais pour qui et pour quoi je travaillais, pour les bons ou pour les mauvais. Je m’interrogeais sur le sens de ma vie, je me sentais perdu. Cette situation m’a aussi enseigné à me tourner vers le Seigneur. Jésus, lui, est resté sur la croix alors qu’il pouvait descendre. Il est resté non parce qu’il est un super héros, mais parce qu’il l’a choisi. Quand on est perdu, il faut rester et donner toute notre douleur à Dieu. Les choses que je ne comprends pas peuvent servir aux autres. C’est un cadeau de Dieu.

Et puis, un jour j’ai accepté d’entendre le cri des pauvres et je me suis engagé dans les associations caritatives. Puis je suis devenu animateur référent Laudato Si’ pour l’Italie. De là, je me suis engagé dans ce projet de création de Centre Laudato Si’ à Assise. On ne sait pas où certains choix nous mènent. Aujourd’hui, nous proposons des pèlerinages pour vivre et comprendre l’écologie intégrale de saint François.

Comment l’exposition du corps de François a-t-elle interagi avec le pèlerinage que vous proposez ?

Durant nos pèlerinages, nous visitons tous les lieux importants de la vie de saint François. Cette année, exceptionnellement, le pèlerinage s’achève sur la présence aux côtés des reliques exposées au public. On ne voit que des os, un tout petit corps, une toute petite tête, qui se trouve dans une toute petite boite. C’est marquant ! Cela nous rappelle qu’il ne faut jamais penser que nous sommes sur la terre pour l’éternité. Il y a beaucoup de gens qui ne veulent pas lâcher leur vie et tiennent à rester en haut en toute situation. Ce squelette nous parle par-delà les huit siècles. Il nous dit qu’à un moment de la vie, il faut savoir lâcher et laisser passer. Le thème de « la graine qui meurt » pour donner des fruits à été choisi pour symboliser cette présentation du corps. Théologiquement, cela signifie qu’il faut mourir à soi-même, laisser tomber notre ego, nos richesses, nos possessions.

Les moines prononcent traditionnellement trois vœux : pauvreté, obéissance et chasteté. Saint François parle non pas tant de ‘pauvreté’ que de ne rien posséder en propre : « Nulla di proprio ». Quand on possède quelque chose à soi en disant « ça c’est à moi », cela conduit au contraire de l’amour. L’opposé de l’amour, ce n’est pas la haine, c’est la possession. Si des hommes qui tuent des femmes, croyant les aimer, c’est parce qu’ils n’ont pas compris ce qu’est l’amour ; l’amour est le contraire de la possession.

En regardant le squelette d’un petit être d’une grandeur incroyable nous pouvons nous ressentir empli de richesse. Il est important que les personnes puissent vivre un moment dédié à leur âme, à la spiritualité, au sens de la vie… au milieu des courses folles du monde.

Rester en présence du corps de saint François est émotionnellement impactant ; aussi est-il important de bien se préparer. Cela permet de ne pas juste arriver, regarder le corps et repartir. Il faut construire ensemble l’histoire, le sens de cette démarche et de ce qu’elle peut signifier pour nous. C’est le vrai sens du pèlerinage !

Ressources

Antonio est un infatigable créatif ; il compose des chants, réalise des vidéos, anime des émissions… autour de l’écologie intégrale.

Voici quelques-unes des ressources :

⇨ Chaîne Youtube d’Antonio : https://www.youtube.com/channel/UCEWiex8SW27Gbjci46vC7zA/videos

⇨ Page Facebook d’Antonio : https://www.facebook.com/antonio.caschetto/?locale=nb_NO&_rdr

⇨ Un album dédié au cantique des créatures :

https://assisilaudatosi.org/8cento-un-concept-album…/

https://assisilaudatosi.org/8cento-un-concept-album-ispirato-al-cantico-delle-creature/

⇨ Site internet du Centro Laudato Si’ :

https://laudatosimovement.org/assisi-terra-laudato-si-en/

https://assisilaudatosi.org/

⇨ La Chaîne Youtube du Centro Laudato Si’ : https://www.youtube.com/@AssisiTerraLaudatoSi