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Rencontre avec Frère Mauro, responsable du couvent saint-Damien à Assise

Rencontre avec Frère Mauro, responsable du couvent saint-Damien à Assise

Propos recueillis par Christine Kristof

Frère Mauro, frère mineur, est, depuis six ans, le responsable du couvent de San Damiano à Assise, le lieu même où François composa le Cantique des Créatures à la fin de sa vie. Depuis sa rencontre avec Antonio Caschetto (voir article ici) et le groupe Laudato Si d’Assise, il chemine en profondeur sur la question de l’écologie intégrale et transmet à sa communauté en proposant des formations et des réflexions permettant le lien entre écologie et théologie. Sa démarcheest à encourager à plus d’un titre !

Rencontre avec Frère Mauro Botti, responsable du couvent saint-Damien à Assise

Propos recueillis par Christine Kristof.

Frère Mauro, frère mineur, a été pendant six années[1], le responsable du couvent de San Damiano à Assise, le lieu même où François composa le Cantique des Créatures à la fin de sa vie. Depuis sa rencontre avec Antonio Caschetto (voir article sur le site de CUT https://chretiensunispourlaterre.org/entretien-avec-antonio-caschetto-responsable-du-centre-laudato-si-a-assise-italie/) et le groupe Laudato Si d’Assise, il chemine en profondeur sur la question de l’écologie intégrale et transmet à sa communauté en proposant des formations et des réflexions permettant le lien entre écologie et théologie. Sa démarche est à encourager à plus d’un titre !

Que signifie pour vous d’être le gardien de San Damiano ?

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Nous sommes actuellement douze frères et huit novices à vivre ici. Je suis le Gardien, c’est-à-dire le responsable de la communauté. Chaque frère a sa propre charge choisie par le Provincial, mais nous veillons ensemble sur les lieux, sur la liturgie et sur tous les services que nous assurons. Le mot « guardiano » vient d’une expression latine qui signifie garder. Donc le « guardiano » est celui qui garde le lieu, mais qui garde aussi la vocation des frères, la vie fraternelle et l’apostolat. On peut donc aussi parler d’« animateur de communauté » : chaque frère est envoyé dans une communauté avec des missions spécifiques, et le gardien veille à articuler les différentes missions, les charges confiées et le cheminement personnel ; il s’agit donc d’une conciliation entre démarche individuelle et démarche communautaire. Cela dit, sur le plan spirituel, chaque frère dispose de son propre accompagnateur ou père spirituel, selon son choix.

Depuis votre arrivée ici qu’est-ce qui a évolué dans votre relation à la Création ?

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Lorsque je suis arrivé à San Damiano, nous étions en pleine pandémie de Covid : il n’y avait ni pèlerins, ni touristes, ni visiteurs. Rien que le silence, un grand silence, mais des habitants du lieu venaient prier ici ; parmi eux se trouvait notamment le groupe « Laudato Si’ » d’Assise.C’est avec eux que nous avons commencé les temps de prière du Carême et de l’Avent consacrés à l’Evangile et l’écologie, ainsi que quelques événements en ligne. C’est par leur intermédiaire et celui d’Antonio que j’ai découvert le Mouvement Laudato Si’, que je ne connaissais pas auparavant. Vivre cette expérience à leurs côtés m’a interpellé et m’a poussé à lire. Durant la période Covid, nous avions du temps pour lire 😉.

J’ai commencé par lire des textes comme Laudato Si’ et d’autres ouvrages traitant de l’écologie intégrale. Ensuite, en préparation du centenaire du Cantique des Créatures, notre fraternité a décidé d’organiser des temps de formation abordant le sujet sous différents angles. D’abord, celui des sources franciscaines : que signifie le Cantique dans l’expérience spirituelle de saint François ? Ensuite, l’approche historico-littéraire : quels sont les thèmes abordés dans le Cantique ? Enfin, sous l’angle de la théologie morale : quels aspects de la vie quotidienne le Cantique éclaire-t-il, notamment dans notre rapport à la justice, à la paix et à la Création ?

Évidemment, ce parcours de formation a suscité des difficultés, des joies, des efforts, mais aussi un désir accru d’approfondissement. Et puis, il y a la prise de conscience de notre propre responsabilité — celle liée à san Damiano, à l’Esprit et aux frères de la communauté.

Cette dimension de responsabilité a-t-elle été amplifiée par le fait que le Cantique des Créatures ait été écrit à san Damiano ?

Pour moi, assurément, oui. J’ai ressenti une forte responsabilité ; le fait d’être à san Damiano ne pouvait pas être le fruit du hasard ou d’une simple coïncidence… Cela m’interrogeait, tout comme les questions des gens ou les choses mal comprises qu’ils exprimaient.

Toutes les personnes qui sont venues ici à cette occasion, la télévision et les médias qui posaient des questions sur san Damiano et sur le Cantique m’interpellaient. Pour moi, ce fut une occasion de m’interroger sur la réalité et le sens du Cantique. Mais je sentais aussi que beaucoup de gens avaient des idées erronées à ce sujet. La question écologique constituait également un espace d’évangélisation, car certaines approches relevaient davantage du paganisme que du christianisme. D’une certaine manière, nous étions contraints de nous former, de mieux comprendre la lecture théologique chrétienne de la Création pour aider ceux qui avaient le désir et le cœur de comprendre l’écologie, mais dont la compréhension n’était pas toujours chrétienne.

Mais cela n’est-il pas vrai dans l’autre sens aussi?

Oui, certainement. La théologie vient éclairer cette compréhension de l’écologie et, parallèlement, l’écologie — ce cœur de la Création, ce don de Dieu — vient enrichir la mission évangélique. Donc, cela se rejoint .

Qu’est-ce qu’une mauvaise interprétation chrétienne de l’écologie ?

C’est une question complexe. Je pense par exemple à la relation aux animaux — du moins ici en Italie — qui est parfois plus importante que la relation aux êtres humains. Ce sont donc des thèmes importants à aborder.Ou encore toute la question épineuse liée à l’utilisation des éléments de la Création à des fins médicales. Tout cela soulève des questions qu’il faut examiner avec attention, une par une. Les thèmes de l’alimentation ou celui de la sauvegarde de la Création doivent être appréhendés dans une perspective chrétienne de l’Homme, du monde et de Dieu.

J’ai souvent entendu dans certains milieux franciscains émerger la peur d’une « idéologie écologiste ». N’y aurait-il pas un risque, en cédant à cette peur, de passer à côté du véritable sujet qui est la défiguration actuelle du monde?

Je crois qu’il y a une dimension historique : certaines étapes de l’histoire ont été abordées de manière périlleuse laissant les frères quelque peu échaudés. Il existe aussi une question spécifiquement théologique : les thèmes liés à l’écologie, tout comme ceux liés à la vie ou à la morale, dépendent de la vision théologique. Il est donc important de clarifier les aspects de la vision théologique comme l’a fait le pape François avec Laudato Si’.

Il y a ensuite une autre difficulté, plus propre à notre situation, c’est que nombreux sujets — pas seulement l’écologie, mais bien d’autres thèmes liés à la pratique — sont nouveaux pour nous. Pendant de nombreuses générations, les frères n’ont pas eu de contact réel avec la vie concrète ; ces aspects apparaissent donc souvent comme dangereux, faute d’être connus. Prenons l’exemple du tri sélectif : c’est une chose très difficile pour les frères, car ils ne s’en sont jamais occupés.

Il s’agit donc d’une difficulté liée non pas à la question écologique elle-même, mais au mode de vie.

Cela demande du temps, il faut que des générations se succèdent. Les frères les plus âgés sont par exemple davantage tournés vers la prédication et les sacrements.Le reste leur échappe un peu. D’où la nécessité de laisser du temps au temps.

La première fois que je suis venue à San Damiano, alors qu’il faisait très chaud et très sec, j’ai demandé à un frère de la communauté si nous pouvions donner de l’eau aux oiseaux. Il m’a répondu immédiatement : « Mais, il n’y a pas que les oiseaux ! ». Cette crainte du paganisme que vous évoquiez ne risque-t-elle pas justement de creuser la rupture avec la Création?

Comme je l’ai dit plus tôt, nous devons apprendre à adopter une vision plus… comment dire… holistique, intégrale.Il s’agit donc d’essayer de tenir ensemble toutes les choses tout en établissant des priorités — car il est important d’en fixer —, mais sans jamais perdre de vue l’ensemble. En effet, à mesure que nous vivons l’Évangile, non seulement nos relations entre nous s’améliorent, mais aussi nos relations avec la Création. L’attention portée à ceux qui partagent notre environnement — y compris les autres êtres vivants — devient alors essentielle. Je crois que les frères les plus jeunes sont aujourd’hui plus sensibles à ces questions : l’écologie, la justice, la paix, la pauvreté… autant de thèmes intimement liés. Si nous parvenons à adopter une vision plus intégrale, tout le monde en bénéficie — la personne elle-même, autrui et le reste du monde.

J’ai entendu ce que vous avez dit sur le Cantique des Créatures dans le cadre du Carême proposé par Antonio. Pourriez-vous me repréciser les différentes dimensions que vous aviez évoquées à cette occasion?

François se reconnaît désireux de louer, mais il comprend qu’il ne peut le faire seul ; il n’en a pas la force. Alors le Seigneur lui donne — car c’est un don — un regard, des yeux pour reconnaître que toute la Création loue Dieu. Et comment loue-t-elle Dieu ? Elle Le loue parce que, étant créée par Lui, elle révèle quelque chose de Lui ; elle porte une signification, comme le dit le Cantique. De plus, elle loue Dieu dans la mesure où elle se fait instrument de Dieu : ainsi, le soleil éclaire, mais François dit : « Toi, Seigneur, Tu nous éclaires à travers lui. ». Par ailleurs, François reconnaît et voit que la Création loue Dieu en disciple ; c’est-à-dire que chaque élément de la Création me montre quelque chose du disciple. L’eau est chaste, tout comme le disciple est appelé à être chaste ; le feu est joyeux, comme le disciple est lui aussi appelé à l’être. Ces éléments nous aident donc à comprendre pourquoi François les appelle frères et sœurs.

Dans leur diversité, ces éléments disent quelque chose de Dieu et se font instruments de Dieu. En ce sens, ils m’aident à être disciple. On peut alors comprendre pourquoi François appelle aussi « sœur » la mort corporelle. Parce que la mort, elle aussinous enseigne.La mort est aussi une créature. C’est difficile, certes, mais c’est une créature. Pourquoi ? Parce qu’elle aussi mourra. Dans la résurrection, la mort elle-même mourra. Et la mort, comme le soleil ou la lune, me révèle quelque chose de Dieu. A travers la mort, je peux aller à sa rencontre ; elle devient donc un instrument par lequel Dieu — et essayez d’imaginer cela pour un homme comme François, malade et souffrant — finit par manifester son amour. Elle me libère de toutes ces souffrances et me conduit devant Lui. Ainsi, la mort est aussi une sœur.

Voilà, en somme, les éléments clés. Et François, lorsqu’il confie le Cantique à ses frères, leur demande précisément d’aller le chanter pour apporter la joie spirituelle aux gens. C’est très beau.

C:\Users\User\AppData\Local\Microsoft\Windows\INetCache\Content.Word\photo_5945128464983723301_y.jpgComment, après ses quelques années d’interpellation et des changements concrets dans vos modes de vie, pensez-vous poursuivre le chemin ?

Nous travaillons actuellement à la préparation du chapitre provincial qui réunira tous les frères de la région. Durant ces deux mois, nous nous réunissons en commissions, et je fais partie de la commission « Justice, Paix et Sauvegarde de la Création ». Je constate donc que ces thématiques, dans la mesure où nous parvenons à les partager avec d’autres frères vivant ailleurs, peuvent donner naissance à des propositions concrètes. Les frères mettent déjà certaines choses en œuvre dans d’autres lieux d’Ombrie ; des projets existent déjà et nous apportons doncl’expérience acquise au cours de ces quatre années d’approfondissement. De notre côté, ici, nous avons surtout travaillé sur le volet énergétique, afin d’éviter le gaspillage d’énergie.

Nous avons également implanté des arbres fruitiers, un jardin potager, des poules, des abeilles, pour produire nous-mêmes ce que nous pouvons, et sans produits chimiques. Nous avons 12 ruches que nous soignons et de nombreuses abeilles auxquelles nous fournissons de l’eau pour leur permettre de survivre en saison chaude. Comme quoi, les choses changent un peu 😉. Grâce à Dieu et aux frères, nous avons beaucoup d’eau ici depuis des siècles. C’est tellement magnifique et important.

Quand je suis arrivé ici, je trouvais l’encyclique très compliquée. Grâce à ces années, j’en ai compris le cœur. Et ce cœur peut s’appliquer à toute chose.

Merci d’avoir partagé votre temps et votre vision !

  1. Au moment d’écrire ces lignes, Fra Mauro a quitté San Damiano pour être envoyé au Monastère de Cimiez à Nice ↑

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