Rencontre avec fra Giulio Cesareo, frère franciscain conventuel du Sacro Convento d’Assise

Propos recueillis par Christine Kristof-Lardet

A l’occasion de la présentation des reliques de saint François pour les 800 ans de sa mort, des personnes du monde entier se sont rassemblées pour rendre hommage au Poverello à Assise. Les frères conventuels du Sacro Convento étaient responsables de l’accueil des 400 000 pèlerins venus durant un mois dans la petite ville d’Ombrie. Parmi eux, Fra Giulio Ceasareo, responsable de la communication autour de l’évènement, témoigne de la motivation à partager le « don de François » avec le monde entier et nous explique l’importance de son parcours de vie pour notre temps. 

Comment est née l’inspiration d’aller chercher le corps de saint François dans les profondeurs pour l’exposer au public ?

L’inspiration vient du supérieur de notre maison, le père Marco. Il a imaginé la vénération du corps de François comme un don qu’il voulait partager avec le monde entier. L’idée principale, c’est de comprendre saint François comme une richesse à partager, pas seulement pour notre famille franciscaine, mais aussi pour le monde.

Comment justement cette richesse peut-elle inspirer notre temps ?

François est avant tout une personne, et non une idée ou un ensemble de valeurs. C’est à travers une personne que l’on peut entrer en relation. Et c’est dans la relation que les gens se transforment, prennent des décisions, orientent leur chemin… François peut donner des inspirations pour n’importe quelle situation, non parce qu’il est spécial, mais parce que, comme chacun, il peut avoir un petit morceau de sagesse enrichissant pour les autres.  Le don que François peut donc offrir au monde, c’est avant tout lui-même. C’est sa présence et son inspiration face à nos défis actuels.

Il est clair que l’esprit de François, c’est l’esprit de fraternité. Dans ce mot,  il y a la relation avec Dieu, la relation entre nous, la relation avec la Création tout entière animée par l’Esprit. François suscite la réconciliation, inspire le soin, la tendresse, la protection, la justice, la douceur, le partage, la paix… Je tiens à souligner que la justice et la responsabilité, ce n’est pas seulement le trait doux de la vie. François est aussi ‘’le très responsable de la vie’’, ‘’le très exigeant de la vie’’. Le mot à garder pour François est le soin. Le soin et l’exigence peuvent passer à travers une personne dans la relation avec une autre personne.

Dans le christianisme contemporain, lorsqu’on parle de François, j’assiste souvent à un ‘’François Washing’’, comme le Greenwashing. Qu’est-ce que j’entends par là ? Cela signifie que chacun s’approprie François à sa façon. « Moi, j’aime la prière. J’aime prier. François priait. Donc, je prends François et je dis, François est témoin de la prière », ou « Moi, j’aime les animaux. François aimait les animaux. Donc, je justifie ma manière d’aimer les animaux grâce à François », ou encore « La justice. Moi, je veux lutter pour la justice sociale. François est mon champion », ou «  J’aime les lépreux…. ». C’est déjà plus difficile. Mais c’est un peu la logique.

Il me semble là que c’est exactement le contraire de ce que je disais. François n’est plus une personne, il devient un « mine d’idéal ». La vraie question est « Est-ce que François peut me dire quelque chose de ma vie ? ».  « Est-ce qu’il peut me faire changer d’avis par rapport à mes convictions ? » , « Est-ce que j’ai permis à François de révolutionner ma vie? » C’est là, la vraie question.

Comment la matière la plus dense et la plus dure du corps, à savoir les os, peut-elle transmettre le plus spirituel ?

Pour nous les chrétiens, le corps est ‘’le lieu’’ où l’amour s’accueille et se partage. L’amour n’est pas une question d’idée. L’amour est un fait concret. Quand je fais un travail pour quelqu’un et que j’ai mal au dos parce que j’ai aidé quelqu’un, ce mal au dos est le fruit de l’amour. Le corps enregistre tout l’amour qu’il reçoit et tout l’amour qu’il donne. Donc la matière du corps, c’est un peu comme une éponge, elle absorbe l’amour de Dieu, de la communauté, de l’église, des gens… et le redonne. Le corps est très saint, parce que c’est le seul ‘’lieu’’ dans la vie humaine, dans la vie de la création, où l’amour qui est la vie de Dieu, peut entrer. L’amour de Dieu n’entre dans le monde qu’à travers le corps. Si je vous donne un verre d’eau, l’amour de Dieu qui est la vie de Dieu, l’Esprit Saint, entre dans le monde à travers ce geste. Et cela est fait par un corps. Ce n’est pas seulement la pensée.

Ce que nous voyons dans le corps de François, c’est un corps où l’amour est vraiment passé. C’est un corps consumé par l’amour. Le corps devient pauvre à cause de l’amour. Le corps de François manifeste cela clairement. Comme vous l’avez vu, le corps de François – où ses os qui,  comme vous le dites, sont la partie la plus dure -, est quand même très marqué par les souffrances, par les jeûnes, par les marches, par une vie qui n’était pas saine. Il dormait toujours dans les grottes, dans les cavernes ; et cela se lit dans son corps. Ce corps est baigné par l’Esprit-Saint. Tandis que nous vénérons François, en réalité, nous vénérons l’Esprit-Saint qui habitait cette matière. Si nous pensons à la parabole de la semence (Jean 12-24), François représente vraiment cette semence qui, morte en tant que semence, est devenue un arbre. Ce corps et ces os ne sont que la ‘’peau’’ de cette semence. Comme nous voyons ‘’la peau’’ nous pouvons imaginer que l’arbre a poussé. Si on regarde l’histoire de l’humanité, depuis 800 ans, l’arbre François a en effet donné des fruits incroyables !

Il y a dans cette image un grand don spirituel. Quand nous avons la tentation de ne penser qu’à nous-mêmes, François nous dit : « Regarde-moi ! Je n’ai pas pensé à moi-même, je me suis entièrement donné, et seulement ainsi j’ai apporté des fruits ». Si tu ne te donnes pas, tu restes seul comme une momie. Si la semence reste dans la terre, elle ne pousse pas, elle est comme une momie. Mais si tu donnes, si tu meurs à ta manière de te protéger, de te centrer sur toi, tu deviens un don pour les autres… C’est cela la transformation !

Merci pour cette vision. Comment comprendre cette vie dans la matière ?

Cette matière est ‘’vivante ‘’ parce que François a accueilli l’amour de Dieu. Tout ce qui a accueilli l’amour de Dieu vit à jamais. Jésus le dit dans l’Évangile. Le corps de François est imbibé de l’Esprit-Saint. L’Esprit-Saint est en nous, l’Esprit-Saint est en François, l’Esprit-Saint est la vie qui unit l’Église.

À travers ces os qui ont appartenu à François, je peux le rencontrer, mais lui n’est pas là. C’est un peu comme… si je vous donnais un pull. Lorsque vous mettez ce pull, vous vous souvenez de moi. Nous entrons en communion d’une certaine manière, parce que dans ce pull, je suis là. Le corps est donc le témoin, le symbole, le pont qui nous unit à François. C’est un symbole dans les deux sens, c’est-à-dire que c’est une égalité, une union. Les reliques de François nous relient à lui.

Vous faites donc le pari que quelque chose de François va pouvoir se diffuser et se transmettre à travers l’Esprit qui a habité ce corps ?

Oui, mais… Il faut faire attention aussi à ne pas en faire une icône, même si le sens est le même. L’icône n’est pas Dieu. L’icône de la Vierge n’est pas la Vierge. Mais à travers l’icône, je crois que je rencontre la Vierge. Les reliques de François ne sont pas François. Mais parce que ce corps, baigné par l’amour, lui appartenait – un corps qui n’est plus François, mais qui a été François –, me relie à lui par-delà les siècles.

Plus prosaïquement, depuis combien de temps travaillez-vous à l’organisation de cet événement ?

Une année pour l’organisation, mais la décision remonte à deux ans et demi. Nous sommes ici une soixantaine de frères et vingt autres sont venus nous aider. A mon avis, le vrai signe de cet événement, ce sont les gens. Ce n’est pas François. Il y a des milliers de gens qui, chaque jour, font la queue, attendent, ont pris des congés, ont payé l’hôtel, etc. Ils sont là, ils vivent des expériences spirituelles importantes. Les frères qui confessent qui me disent qu’il y a des confessions magnifiques et profondes. Personne n’utilise le portable. Personne ne parle dans la basilique. Personne ne se plaint du fait qu’on ne peut pas prendre en photo les fresques de Giotto. C’est à mon avis, là, le vrai miracle. C’est une humanité très unie, très belle, très concentrée, recueillie. François est en dialogue avec les gens et a une relation personnelle avec chacun.

Sur un autre sujet, et je vous prie de m’excuser pour cette question un peu directe. Pourquoi les franciscains ne prennent pas plus en considération la Création ? Par exemple, nous sommes en Carême et il y a de la viande servie à tous les repas, sauf le vendredi ou c’est du poisson.

C’est vrai qu’en tant que frère, moi aussi, je mange de la viande. Nous ne sommes pas cohérents. C’est tout à fait vrai. Il y a des frères qui sont plus attentifs à cela. C’est aussi probablement parce que nous aimons la viande. Et puis, lorsqu’on est dans des grandes communautés comme ici, c’est compliqué. Nous avons des sensibilités tellement différentes qu’il est difficile de prendre des décisions communautaires à propos de la nourriture. Par exemple, le monde occidental est plus conscient de cela, mais dans des contextes plus ruraux, sur d’autres continents, c’est plus complexe. Je me souviens qu’un de mes frères d’Afrique, a été horrifié par le passage de l’évangile où Jésus fait entrer les esprits mauvais dans des porcs et les envoie à la noyade, par ce que pour les gens de son village, les porcs représentent leur seule nourriture. Il y a d’autres raisons aussi, comme par exemple le goût de la bonne chaire, du ‘’bien manger » chez les Franciscains.

Manger bien, pour vous, ça veut dire manger la viande ?

Oui, c’est manger avec abondance, et qu’il ne manque rien, avec joie et plaisir. Par exemple, les frères âgés sont ceux qui ont plus de difficultés à jeûner, même en carême. Pourquoi ? Parce que lorsqu’ils étaient jeunes, ils étaient obligés de le faire. Et donc, ils ont développés une forme de peur. Il y a aussi sans doute une forme de superficialité de notre part, c’est-à-dire que nous, les frères, nous ne sommes pas des  gens cultivés ou des personnes qui approfondissent beaucoup. Nous sommes des personnes assez simples, assez ordinaires. La plupart des gens ne sont pas végétariens. Dans la vie de l’esprit, nous, on devrait être des gens plus sensibles, mais ce n’est pas le cas.

Mais il y a effectivement cette question de la fraternité, dans l’interdépendance avec toutes les créatures. Et puis celle de la souffrance, y compris des humains.

Vous avez tout à fait raison. François était clair aussi sur cette responsabilité, je ne dis pas qu’il était végétarien, mais il était clair sur l’action qu’engendrait son choix.

Et souvent, il a préféré la réconciliation plutôt que l’habitude. La plupart de nos frères ici n’ont pas idée de ça. Moi, je suis plus coupable, parce que je le sais, et quand même, je mange de la viande. Mais la plupart d’eux ne sont pas conscients de cela. Ils le font comme ils le feraient à leur maison, lorsqu’ils étaient enfants. Il y a les étrangers aussi, les personnes qui viennent de tel ou tel pays, c’est différent. On ne va pas leur demander à eux d’être plus responsables que nous !

Merci pour le temps que vous avez donné pour cet entretien !