On a (eu) chaud !

Chronique sur le vif en temps de canicule

de Christine Kristof

Les Pays-Bas décident de mettre fin à l’élevage industriel 

La France interdit les barbecues sur l’ensemble de son territoire

Les principales banques internationales choisissent de retirer leurs investissements des énergies fossiles d’un commun accord

La Conférence des Evêques de France a emboité le pas
en retirant ses fonds des entreprises polluantes

Suite à une intoxication alimentaire causée par une écrevisse morte de chaleur dans l’aquarium d’un restaurant, le patron de Total fait la une des médias
 en faisant son ‘mea culpa’ public

Un fond de solidarité pour les réfugiés climatiques
vient d’être voté par l’Assemblée 

Mac Donald lance avec succès sa campagne
« un burger vegan acheté, un arbre planté ! 

Voici les nouvelles qu’en ce mois de juillet caniculaire, je rêverais de voir publier en gros titre dans la presse en réponse au chaos climatique ! Etonnamment, en cette veille de 14 juillet, les barbecues et les feux d’artifice ont été annulés dans de nombreuses communes. Comme quoi, tout est possible quand nécessité fait loi. Ces mesures, même si elles sont à saluer, auraient dû être prises depuis bien longtemps et ne sont que ‘’pipi de chat’’ qui ne doivent pas cacher la réalité d’une situation dont l’ampleur commence tout juste à nous percuter.

Le cri tragique de Jésus « J’ai soif » est poussé par l’Univers tout entier [1]

Premier choc ! Le geai noyé dans le bidon d’eau ! J’avais soigneusement pris soin de rajouter un deuxième bidon cette année, anticipant l’inévitable sécheresse que nous vivons, même en Bretagne, depuis plusieurs étés. Voir son corps de grand oiseau flotter, le bec ouvert, les yeux gonflés… cela a été ma première claque. Parce que l’animal avec ses plumes bleu vif, sa taille et son expression est d’une grande beauté ; parce que j’étais pleinement responsable de sa noyade, n’ayant pas pris soin de recouvrir le bidon d’une protection pour éviter que les animaux ne tombent dedans. A petite négligence, comme bien d’autres, grandes conséquences : la mort d’un être habitant mon jardin, cherchant le réconfort d’une eau de plus en plus rare, dont la vie a fini prématurément, par ma faute, pas notre faute. C’est la honte qui m’a submergée dans un premier temps : faire – ou faire semblant de faire –  tout ce que je peux pour la planète et les vivants, et ne pas être foutue de prendre le soin le plus élémentaire. Ensuite, c’est l’incrédulité. Comment se fait-il qu’un oiseau aussi perspicace se soit laissé prendre au piège ? Il fallait qu’il eût vraiment soif pour prendre un tel risque ! J’ai alors ressenti dans mon corps le désarroi des êtres qui nous entourent et qui souffrent en silence à nos côtés. Il m’a fallu cette mort, plus quelques jours, pour réellement ouvrir les yeux et pouvoir passer de la sidération à l’action. Petite action réparatrice, petit geste de conscience et de compassion : mettre des vasques remplies d’eau un peu partout dans le jardin et poster les gestes préconisés par la LPO sur les réseaux. Bien infime consolation ! Cette mort m’aura au moins appris à ouvrir mon cœur et à sortir de mon prétendu engagement pour les animaux. Non, je ne suis pas dure avec moi-même, je suis réaliste. Désirer n’est pas agir. Le passage de l’un à l’autre est crucial.

L’art de prendre soin et de se mettre au service

Prendre soin des plus vulnérables et des sans voix ne s’improvise pas. C’est un exercice d’écoute constant et d’ajustement. C’est une discipline. C’est une pratique spirituelle de grande exigence. Le tissu qui sépare – ou plutôt qui relie –  l’humain aux autres espèces est à la fois extrêmement fin et extrêmement précieux; on ne le traverse pas impunément. Il faut une grande pureté de cœur, une grande attention et une délicatesse sans borne. C’est un médecin méditant, Daniel Chevassut, qui m’a appris que dans le bouddhisme prendre soin d’un papillon coincé contre la vitre, ou de tout autre animal sauvage, demande d’être parfaitement aligné avec son cœur et l’univers, et de se mettre totalement au service. «  C’est un acte de construction en faveur de la vie. Cela va bien plus loin que ce que l’on pourrait croire. Le simple amour pour un insecte est déjà une participation à la construction du monde. Ce qui va dans le sens de la construction, c’est l’amour ; ce qui va dans le sens de la destruction, c’est le manque d’amour. Quand on est dans une pratique spirituelle, on est au « service de », c’est le sens du mot SEVA en sanskrit. On est un serviteur ». Dans le bouddhisme, il existe même un mantra pour accompagner ce genre d’action. Personnellement, je demande le soutien de « plus grand que moi » et  du Christ pour prendre soin et me laisser guidée dans me gestes, non seulement par mon cœur – qui m’a déjà fait faire plein de bêtises, mais aussi par une sagesse qui me vient de ma connexion intuitive à la grande toile de la Vie. Pour le geai, je l’ai juste sorti de l’eau et l’ai posé sur la terre pour qu’il sèche. Grande impuissance face à la faute ! Je l’ai laissé visible quelques jours pour ne pas oublier, puis recouvert son joli plumage de terre.  

Oser écouter les gémissements de la Création

 Peu à peu j’ai réalisé que ce que nous vivions là, depuis quelques jours, ou quelques semaines, à son paroxysme encore certainement à venir, n’était en fait qu’une étape normale, et somme toute attendue, de notre cheminement vers l’effondrement. J’ai commencé à laisser le crissement sec des plantes assoiffées me rejoindre.  Comme des écorchures lacérant ma peau, et j’ai vu les hortensias – si gorgées de vie, d’abondance et de promesses roses vifs – griller sur pied. Une fois de plus, sidération !

Croyance que ce n’était pas possible, qu’on n’avait jamais vu cela et que demain matin, ils auraient relevé leurs têtes en pompons colorés. Ils criaient eux aussi « j’ai soif », et je ne les ai pas entendus, pas assez tôt. De même, mon cœur s’est serré à la vue d’une personne abimée à la rue qui venait d’entrer dans le magasin bio pour acheter, avec quelques centimes récoltés, une petite bouteille d’eau. Où dort-il ? Ou se réfugie-t-il dans cette chaleur ? Comment survit-il,  lui qui n’a visiblement par l’abri d’une maison ?

J’ai vécu cette même sidération en entendant une agricultrice bio évoquer l’effet « sèche-cheveux » – effet conjugué du soleil, du vent et de la sécheresse –  sur ses plants de tomates ou de courgettes qui grillaient littéralement sur pied en un instant, sans qu’elle puisse faire quoi que ce soit. Les exemples terrifiants et inédits sont innombrables.

Entendre la souffrance, la laisser nous rejoindre et nous percuter, ce n’est pas succomber, c’est au contraire se donner les moyens d’être présent à la réalité du monde, de se lever, de réagir et de pouvoir être créatif. A partir du moment où j’ai accepté d’entendre, j’ai enterré le geai, demandé pardon au SDF, sorti les parasols pour couvrir les hortensias comme une furie sur un incendie. Leur crête avait déjà roussi. Je m’acharne aujourd’hui, jour après jour à sauver ce qui reste, en donnant l’eau de ma douche et bien plus, l’eau de tous les beefsteaks que je n’ai pas mangé depuis 40 ans [2]. La Bretagne sans hortensias, ce n’est plus la Bretagne. Le printemps sans hirondelles, ce n’est plus le printemps. La terre sans les vivants, c’est l’enfer. Dieu sans sa création, c’est le néant.

De la sidération à l’action

Pourquoi tant de délais entre les faits, leur analyse et la réponse ? Pourquoi je reste crédule que « Si ! Tout ira bien. Les hortensias vont survivre, les geais trouver des solutions pour s’abreuver, les hirondelles inventer de nouveaux nids pour leurs petits, le pauvre être soigné par la société, et le monde retrouver sa normalité ! ». Cette pensée laxiste que les choses et les êtres vont très bien survivre sans ma contribution me semble partagée par nombre de mes semblables et nourrit l’inertie mortifère qui caractérise notre société. Oui ! En temps normal et autrefois, cette résilience naturelle pouvait se concevoir, mais aujourd’hui, nous avons franchi un cap, dépassé les bornes. Le poids de notre action, ou de notre inaction, a mis à mal les équilibres de la vie au point que celle-ci a urgemment besoin d’une coopération amoureuse sans faille, d’un soin constant, d’un moratoire salvateur des destructions que nous lui faisons subir.

Jour après jour, d’épisode caniculaire en épisode caniculaire, je sens la tension monter en moi, en écho à la tension du monde et du Vivant, comme une corde prête à rompre. Les hortensias livrés à leur destin tragique ont définitivement grillé pour cette saison, les martinets ne sifflent plus dans le ciel à toute vitesse, mais planent à la recherche de résidus d’insectes, le faucon crécerelle alerte et chasse de façon totalement insolite au-dessus de nos têtes, les pelouses sont devenues savanes, et la mer salvatrice qui entoure notre île devient chaude comme une soupe. Pour trouver l’apaisement de la fraicheur, il faut désormais sonder comme une baleine vers les profondeurs.

Sonder vers les profondeurs

Ne serait-ce pas là, le début d’un enseignement ? Sonder vers les profondeurs ? Ne pas rester sur la surface des choses qui semblent vouloir éternellement se perpétuer telles qu’elles étaient la veille ; les crèmes solaires sur la plage, les barbecues qui empestent la mort, les apéros qui nous soulent, le ‘’business as usual’’, les matchs de foot, les faux semblants et les rires grinçants comme ceux des passagers du Titanic avant sa submersion. Cette image me revient sans cesse comme une métaphore qui n’est pas près de s’user. La fête sur le pont, le champagne, la musique de flon-flon  et les rires, pendant que les riches embarquent sur les bateaux de sauvetage, les autres qui n’ont d’autres ressources que de mimer l’insouciance aux derniers instants de leur vie, comme si de rien n’était.

Ces dernières semaines, nous avons heurté l’iceberg plusieurs fois, le navire a encaissé les secousses obligeant les capitaines à  quelques ajustements de la barre; mais beaucoup  sont déjà morts et beaucoup d’autres vont mourir. Ce n’est pas du catastrophisme, c’est accepter de voir que nous sommes entrés dans une nouvelle étape de la vie sur terre. Est-ce vraiment la canicule qui tue ou d’autres facteurs ? Le doute laisse la place à l’irréparable. Au final, peu importe, car il n’y a pas une vie à perdre !

Quelle grenouille sommes-nous ?

L’autre image, quand je plonge dans la mer chaude, est résolument celle de la grenouille dans sa marmite, image si ancienne que la grenouille doit avoir bouilli cent fois dans nos imaginaires. Mais le vivre, c’est autre chose. Se sentir devenir la grenouille dans la marmite qui chauffe à petit feu et ne pas savoir comment réagir, c’est peut-être ce que tout être normalement constitué doit ressentir en ce moment.

Assurément, nous avons passé un cap. Nous vivons la réalité des prévisions scientifiques dans notre chair. Nous sommes effectivement ‘’tous logés à la même enseigne’’, car même si certains arrogants en col roulé sous leur clim osent prononcer cette phrase montrant leur distance et leur dédain des personnes en souffrance réelle, aucun de nous ne pourra réellement sauter hors de la marmite. Même si évidemment, ce sont les plus pauvres qui cuisent en premier, les autres finiront par cuire aussi. Par la grande loi de l’interdépendance et de l’inter-être, le boomerang des relations de causes à effets leur reviendra, qu’ils le veuillent ou non, ne serait-ce que dans leur capacité à se nourrir, à boire, à survivre. Nous sommes tous dans le même bateau.

Comment réagir ?

Au fil des jours, je cherche à comprendre, à ne pas fermer les yeux, à analyser, à regarder mes propres réactions et comportements, ainsi que ceux de mes congénères. Dès que je rencontre quelqu’un, je lui pose la question « Et toi, comment tu vis cette canicule ? ». La première réponse est souvent « Je m’en sors, je m’adapte, ce n’est pas trop grave pour moi, je ne suis pas le plus à plaindre ». Incroyable ! Les premières paroles sont souvent celle de l’empathie pour ceux et celles pour qui c’est pire. Cette phrase revient sans cesse, presque systématiquement. J’insiste « Mais comment vis-tu cela toi ? Qu’est-ce que cela te dit ? Que ressens-tu ? ». La plupart continue à parler des sensations physiques et des moyens de se protéger : « On ferme les fenêtres et les volets, on prend des douches froides, on attend que ça passe.» . Mais je veux savoir : «  qu’est-ce que cela te dit du monde, de l’avenir ? ». – « Ah, oui, c’est vrai, c’est pas joyeux. Il fait vraiment très chaud… Mais on le sait depuis longtemps. Qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ? » , ou encore « Mais, ça ne  va pas durer ». Ou bien « Je ne veux pas en parler maintenant, c’est trop dur ». Ah ! enfin, un début d’émotion partagé, même si étouffé dans l’œuf. A ce stade, le silence peut permettre de libérer la parole, et j’entends parfois la même détresse, la même impuissance, la même sidération, la même tristesse ou la même colère que celles qui sourdent en moi et qui peinent à s’exprimer. Oui c’est bien cela.

Par-delà la surface des choses, de la bienséance ou de l’étouffement, il est indispensable de ne pas se taire, de ne pas faire semblant d’aller bien, de ne pas chercher à tout prix à s’échapper. Même si les soupapes de respiration sont bien compréhensibles, il nous faut aller chercher dans les profondeurs de notre être  – comme l’eau froide dans les profondeurs de la mer – ce qui nous touche, ce qui fait sens, ce que cette expérience nous raconte de nous-mêmes, de l’humanité et d’accepter de ressentir pleinement ces émotions qui nous rendent vivant.e.s. Ce sont elles qui nous donneront certainement la force d’être créatif.ve.s et de répondre avec puissance et justesse à une situation jamais vécue. A l’inverse refouler nos ressentis, fuir dans le divertissement, chercher le soulagement à tout prix, se demander seulement comment « tirer son épingle du jeu » ou s’il fera plus chaud demain ou moins chaud, nous empêche en définitive de bénéficier du feed-back indispensable de l’expérience et d’être enseigné par la Vie. Ce que nous vivons est totalement inédit et inouï, même si quelque part nous savons que cela devait arriver. Comment se mettre à l’écoute ? Comment développer nos antennes, notre compassion, notre responsabilité au sens de capacité à répondre ?

Une épreuve initiatique ?

Je ressens aujourd’hui que nous sommes en train de vivre un passage – une forme d’épreuve initiatique – , un « plus jamais comme avant » en bien des points semblable à l’épisode du Covid, à la fois ponctué de l’espoir que cette situation va enfin nous réveiller, et de la désolation d’un deuil qui ne fait que commencer.

Les pertes sont inestimables : la vie qui s’enfuit par la porte des extinctions d’espèces et de chaque individu, plante ou animal, victimes de notre folie suicidaire, par le décès prématuré des humains les plus fragiles, par la disparition des paysages de notre enfance ou simplement de nos territoires bouffés par la sécheresse, par les innombrables incendies qui ouvrent des brèches de mort partout en France et ailleurs, qu’il s’agisse des forêts icones comme celle de Fontainebleau ou de régions entières comme le Diois,  pourtant réputée pour avoir développé son écologie dans sa bio-vallée… «  Comment se fait-il que nous savons, mais que nous ne faisons rien, depuis tout ce temps ? » s’interrogeait l’écophilosophe Joanna Macy. « Le déni est la principale force d’inertie qui nous empêche de prendre la pleine mesure des choses et les mesures nécessaires ». Selon certains neuroscientifiques, c’est aussi dans le cerveau humain que se tapissent les raisons de nos disfonctionnements et de notre incapacité à virer de bord ; tant que nous serons menés par le bout du nez par la dopamine, la recherche du plaisir immédiat, facile et superficiel, notre civilisation adolescente aura bien du mal à voir plus loin que le bout de son nez et d’atteindre l’âge de la maturité.  

Aussi vivre l’expérience, et pas seulement la comprendre avec la tête, peut nous permettre d’effectuer un saut quantique de conscience, à condition d’accepter de rester un temps au front, d’écouter littéralement les cris qui s’élèvent de la Terre, de retrouver humilité et juste place au sein de la grande toile du Vivant, afin de pouvoir laisser émerger en soi cette (r)évolution intérieure indispensable pour nous lever avec courage,  justesse et sagesse, et tout simplement nous permettre de survivre en tant qu’espèce en donnant la chance aux autres espèces de survivre à nos côté et aux générations, et ensemble poursuivre notre chemin de fraternité sur terre.

Elie prie pour la pluie. Nous aussi !

En finissant cette tribune, une prière est montée de mon cœur pour la pluie et je me suis souvenue de cette tribune écrite pour  RCF où Elie prie pour la pluie. Et si ce n’était pas vain de prier pour la pluie et pour l’harmonie de toutes les formes de vie précieuses !

Ce matin le ciel a grondé et, comme un géant récalcitrant qui retient sa colère, a déversé des trombes d’eau sur notre île. J’ai sauté de mon lit pour prendre ma douche céleste de gratitude !

« La canicule et moi » – Temps de partage de nos émotions et vécus face à la canicule, dans l’esprit du Travail qui Relie

Nous avons besoin de nous retrouver, de nous écouter et de nous soutenir. Un moment de reliance et de partages sera proposé le 1er aout à 15h en visio pour déposer nos peines et nos pertes, nos colères, nos émotions autour de la Canicule et plus largement autour des désastres écologiques en cours, dans une dimension spirituelle.

Rendez-vous sur le site HelloAsso pour réserver votre place et recevoir le lien de connexion. Participation libre : https://www.helloasso.com/associations/animaterra/evenements/la-canicule-et-moi


[1] « Dressé sur le Golgotha, la croix du Christ porte toute la douleur du monde. Une avarice sélective du regard ne nous ne nous y fait contempler d’ordinaire que les souffrances de l’humanité. En réalité, l’homme passe l’homme et entraîne dans son martyre toutes les créatures. Le gémissement tragique «  J’ai soif » est poussé par l’univers entier », extrait de Lettre à François d’Assise de Jean Bastaire.

 

[2] Rappel des mesures : produire un kilo de beefsteak exige 15 000 litres d’eau, contre 300 litres pour un kg de pommes de terre !!! Interdire aux personnes d’arroser leur pelouse, oui, d’arroser leur potager, non ! C’est ridiculement disproportionnel.